Vivre ensemble 1 : Voici pourquoi Paul Biya ne ramène pas le corps d’Ahidjo

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Le décès de Germaine Ahidjo a ressuscité la requête du rapatriement du corps de l’ancien président du Cameroun, son défunt mari. Cette exigence nimbée d’intentions politiciennes est d’une partie de « l’élite nordiste ». Ces derniers sont désormais soutenus par des militants d’une opposition déboussolée, faussement compatissants, dont le but sournois de nuire au régime est tacite. C’est pourtant une affaire politique qui exclut tout sentimentalisme, comme nous allons le démontrer en deux temps.

  1. LES DEUX CORPS DU ROI

Dans son chef-d’œuvre les Deux Corps du roi Ernst Kantorowicz éclaire les fondations métaphysiques de l’État moderne. Il y scrute le « mystère de l’État » et reconstitue l’alchimie théologico-politique ayant présidé à l’opération par laquelle la personne physique du Prince, une personne politique indépendante de lui bien qu’incarnée en lui, vive sous le nom d’État en s’emparant de ses attributs de Corps Mystique.

En plus clair, Kantorowicz établit que tout Prince (Roi, Président de la République) a deux corps. Le premier Corps est physique et mortel. Le second Corps est politique et mystique ; il incarne l’État qui, lui, est immortel. Ce Corps politique invisible est constitué par le Roi et la communauté de ses sujets passés, présents et à venir ; il a une réalité légitime supérieure au Corps de chair du même Monarque. Raison pour laquelle on dit que « Le roi ne meurt jamais ».

L’expression « Le roi est mort, vive le roi » traduit la même réalité : un Monarque qui meurt physiquement est aussitôt remplacé par un autre qui réincarne l’État qui ne saurait mourir ni ne saurait s’arrêter de fonctionner. Ce qui précède permet d’appréhender l’antagonisme historique entre le premier et le deuxième président du Cameroun indépendant

  1. LE CONTENTIEUX HISTORIQUE

Volontairement Ahmadou Ahidjo quitta le Pouvoir en 1982, imposant lui-même Paul Biya son « successeur constitutionnel ». Ce dernier était jusque là son fidèle et mutique Premier ministre. Si Ahidjo abandonna la tête de l’ État, il conserva néanmoins les rênes de l’Union Nationale Camerounaise (UNC), l’alors parti unique dont il était le président fondateur. En contexte de monolithisme politique, l’UNC était un parti-État, et son président très puissant.

De facto et de jure, un dualisme s’imposa à la tête du pays. L’ancien président, invoquant la primauté du Parti sur l’État, voulut supplanter son successeur. Suivant la thèse kantorowiczienne, le mystique Corps politique se trouva ainsi divisé en deux, Biya et Ahidjo en tenant chacun un morceau. Or le pouvoir à ce niveau ne se partage pas (Il n’y a pas deux coqs dans un poulailler !). Paul Biya devait donc récupérer l’autre morceau du Pouvoir.

Aussi profita-t-il d’une la tentative de coup d’État pour exiler, juger et condamner Ahidjo et récupéra la plénitude du Corps politique. De ce fait, le Pouvoir d’État étant immortel, ramener le corps physique d’Ahidjo (même mort !) serait pour Biya, courir le risque de rallumer l’autre morceau du fameux Corps politique et déstabiliser de son régime. En effet, les partisans de l’ancien président si les restes d’Ahidjo sont rapatriés officiellement, pourraient relancer le courant « ahidjoïste »

Le risque est d’autant plus grand que, beaucoup l’ignorent, l’UNC reste un parti légal. En effet, un jugement de la Cour suprême reconnait la légitimité de l’ex parti unique. Beaucoup de « nostalgiques du passés » (pour parler comme Biya) n’hésiteraient pas à en relancer la machine. Ce serait mauvais pour le RDPC. Paul Biya ne pourrait inutilement courir un tel risque. Ce d’autant moins qu’il n’estime sans doute plus rien devoir à son « illustre prédécesseur », ce dernier ayant tenté de reprendre par la force, ce qu’il lui avait gentiment donné.

EN CONCLUSION

Le sociologue politique Vilfredo Pareto soutient, à raison, qu’il faut écarter les sentiments de l’analyse des sciences sociales. Cette position est fondée en politique plus qu’ailleurs. La principale préoccupation du Prince étant la stabilité de son pouvoir, il évite d’en perturber la marche. Le président Paul Biya est dans cette logique à propos du « rapatriement officiel » du corps d’Ahmadou Ahidjo, et désormais de son épouse. Aussi avait-il déclaré n’être pas opposé à ce retour, mais en laissait la responsabilité à la famille du de cujus. Le Prince n’a pas d’état d’âme, il y a peu de chance que son avis change.

Michel Mombio

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